-Jouez, jouez, jusqu'à ce que l'un de vous soit blessé. Ensuite haïssez-vous...-
Et moi, je l’attendais…
Debout, assis, couché…je ne sais plus.
J’avais tranquillement commencé la soirée avec un délicieux souper accompagné d’un petit rosé, juste pour me mettre dans l’ambiance. Puis, j’avais commencé à ramasser mon appartement. C’est alors que son souvenir était revenu hanter mon esprit.
Belle, aguicheuse, foudroyante…
Je l’avais laissé me regarder, me toucher de son regard…Et tandis qu’elle me jaugeait, je pouvais sentir mes cheveux se dresser sur mon crâne et mon estomac se nouer atrocement…Depuis un certain temps, elle suivait chacun de mes pas, imprégnait chacune des images que pondait mon esprit…si spéciale…unique…
Un peu plus tard, après ma douche, elle avait téléphoné. Sa voix, bien que calme en apparence, semblait murmurer des mots licencieux qui me faisaient sourire et j’en mordais mes lèvres, car je devinais qu’elle éprouvait une grande difficulté à garder le contrôle d’elle-même. Sa respiration, elle, trahissait probablement des pensées intimes qu’elle osait à peine s’avouer et je crois que j’entendais même sa langue passer et repasser sur ses lèvres tandis qu’elle m’expliquait langoureusement qu’elle désirait me parler…qu’elle en avait besoin. C’était précisément le sens des mots qu’elle avait utilisés…J’imaginais déjà la belle soirée qui s’annonçait à l’horizon.
Cela faisait partie de notre jeu...
Elle n’avait pas précisé l’heure de son arrivée, comme chaque fois que nous nous étions donnés rendez-vous chez moi. Toujours chez moi…
Entre nous, ça n'avait toujours été qu'un jeu...Je sentais l’envie et le désir qui s’amoncelaient en moi petit à petit. Je goûtais chaque seconde, qui lentement, d’une lenteur insidieuse, laissait des milliers de frissons danser sur ma peau. L’ivresse me gagnait tranquillement et, derrière mes paupières fermées, elle dansait et me souriait en m’envoyant des baisers de la main. Je suivais avec passion chacun de ses mouvements et finalement, j’ouvris les yeux et me retrouvai à fixer stupidement le sofa.
Le principal plaisir que l’on retire d’une friandise, c’est le moment entre lequel on le paie et celui où on le met avec délectation dans sa bouche. Cette attente est si douce, si délicieuse…qu’on est prêt à souffrir pour l’obtenir. C’est l’attente la pierre angulaire de ce jeu…
J’essayai de lire, mais rien à faire…alors j’écoutai de la musique, légère, ambiante, tempérée…mon corps se préparait…mon esprit s’échinait sur une fine crête de neige…prête à fondre…Je me laissais bercer doucement.
Je regardai autour de moi, tout était en ordre, tout était prêt. La lumière tamisée, les chandelles qui, doucement, bruissaient dans un silence enivrant. Les couvertures à demi repliées de mon lit, comme pour inviter quelqu’un qui, par inadvertance, jetterait un regard intrigué vers ma chambre…
Toujours laisser planer un soupçon de mystère, même s’il est infime.
Mon esprit était en ébullition…J’avais hâte de la revoir, mais je ne pouvais m’empêcher de penser au fait qu’elle était beaucoup plus jeune que moi, bien que je ne sois moi-même que dans la mi‑vingtaine. Six ou sept années devaient nous séparer…le tiers de son âge…Était-ce un crime? Était-ce un acte horrible et ignoble que j’accomplissais chaque fois que je me trouvais en sa présence? Était-ce bien un sentiment de peur qui me faisait frissonner chaque fois que je touchais sa peau? Une peur de voir se retourner contre moi cette douce et délicate main…une peur qui chaque fois, me déchirait le ventre tandis que je la fixais ardemment dans le creux des yeux…et que j’interrogeais sa conscience à la recherche d’une réponse qui me guiderait…
Même si l'affaire n'est pas sûre
[…]
Je n’ai qu’une seule envie
Me laisser tenter
La victime est si belle
Et le crime est si gai[1]
Pour tout dire, à travers la prunelle de ses yeux, je ne voyais ni naïveté ni défaillance. Elle était sure d’elle, terrifiante et, pourtant, si fragile en même temps. De la fascination, oui…c’est ce qu’elle m’inspirait…et de la confiance. Elle éveillait en moi des souvenirs, des réminiscences puissantes et déroutantes…
Je pouvais rêver d’elle trois ou quatre fois par semaine.
Particulièrement cette image d’elle, les bras enroulés autour de mon cou, la tête appuyée sur mon torse, ronronnant doucement. Un froid invisible la poussait à se rapprocher davantage et elle s’entortillait carrément à mon corps, entremêlant ses jambes dans les miennes, enfouissant sa tête au creux de mon cou, mordillant au passage mon oreille droite…c’est dans ces moments que mes peurs s’envolaient et je ne pensais plus à la légitimité de mes actes…je me laissais emporter tout simplement…
La musique continuait à déferler sur moi comme une rivière de son; mes yeux touchaient le vague, embrassaient l’irréel, mais le poids de la solitude menaçait de m’écraser petit à petit.
Songes à la première fois…
Ah oui, la première fois…Nous avions parlé de tout et de rien, mais il était évident que nous partagions la même convoitise, la même complicité, bref notre but était le même. Nos regards, évocateurs, ne laissaient place à aucune erreur d’interprétation, provocant littéralement nos sens. Nous étions tous les deux intimidés l’un face à l’autre et en même temps très attirés. Chacun de nos mouvements étaient empreints d’une fébrilité innocente, l’un de nous deux devait néanmoins prendre une initiative…Ce n’était qu’une question de temps.
Je lui enjoignis doucement de venir s’asseoir dos à moi, ce qu’elle fit sans se faire prier et lorsqu’elle se fut légèrement cambrée, je commençai à la masser. Elle ne s’abandonna pas totalement au jeu, sans jamais toutefois se montrer farouche. Elle suivait tout simplement son instinct. Elle se laissait bercer et gouttait chacune de mes caresses, mordillant doucement sa langue, glissant de plus en plus dans une transe langoureuse et aphrodisiaque. Je sentais qu’elle flanchait, que ses peurs s’évanouissaient, que ses craintes se terraient dans son subconscient, devenaient momentanément oubliées. Il n’y avait plus que nous deux au monde…
Comme elle s’affalait de plus en plus, je massai sa nuque. De mes doigts, je fis jouer sa peau sur ses vertèbres, puis avec mes pouces, je pressai fortement la jonction de son crane et de sa colonne vertébrale en plusieurs petits mouvements circulaires. Je m’attardai derrière ses oreilles et subitement je sentis qu’elle frissonnait légèrement. Je lui demandai si elle aimait cela; elle s’abstint de répondre, mais expira bruyamment, comme si elle rejetait en un souffle cet immense poids qui l’accablait…Son dos s’arrondit, ses fesses s’appuyèrent plus fermement sur mon entrejambe. J’empoignai fermement ses épaules et je les ramenai vers l’arrière. Je me souviens de l’étonnement que j’avais ressenti, car il n’y avait plus aucune résistance dans son corps, ses membres étaient d’une mollesse déconcertante, complètement relâchés. Elle m’appartenait complètement.
Elle semblait sur le point de s’endormir…
Je la pris dans mes bras, comme une enfant, et l’emmenai vers mon lit. Comme j’approchais, ce dernier semblait flotter dans une mer de bougies qui répandaient lascivement une lumière bienveillante, chaleureuse et ô combien odorante.
Je la déposai tendrement parmi mes nombreux oreillers et m’allongeai à ses côtés, appuyé sur mon bras gauche. Les yeux mi-clos, elle semblait attendre…je m’approchai d’elle et l’embrassai dans le cou, doucement au début, puis avidement, et bientôt, ce fut elle qui m’embrassa avec fougue. Son rythme cardiaque était rapide, sa respiration saccadée et, je dois l’avouer, affreusement excitante. De ma main droite, je caressai son ventre sous le couvert de sa camisole. Je pouvais le sentir qui vibrait, tentait vainement d’échapper à mon emprise…De mes mains, j’admirais la courbe de ses hanches, la rondeur de ses traits.
Je soulevai graduellement son chandail vers sa poitrine, mais sa main rejoignit la mienne me forçant littéralement à enlever l’étoffe qui la couvrait.
Et son regard brûlant toujours posé sur moi…
Je pris une inspiration et laissai mes doigts errer sur la délicate peau, désormais libre d’admirer ce qui m’était dévoilé dans toute sa splendeur! Effleurant ses flans, striant de frissonnements ses côtes, je la mangeai du regard, et elle me le rendit bien de ses yeux ardents...
Je ne saurais dire quoi exactement, mais quelque chose brillait, loin, tout au fond de son regard! J’avais le goût d’aller là, dans cet endroit intime et privilégié, mais quelque chose me retenait…quelque chose de plus terre à terre.
Elle pris ma main dans la sienne à nouveau et, fermement, la porta à sa poitrine en fermant les yeux…puis elle glissa ma main dans son pantalon…
Assez...Instinctivement, j’ouvris les yeux en passant mes mains sur mon visage couvert de sueur, comme pour chasser ces visions, retombant du même coup dans la réalité. Tout en me versant un verre d’eau, je me cuisinais mentalement. J’avais essayé, à ma manière, la seule que je connaisse, de la rendre heureuse, mais y étais-je arrivé? Que représentais-je à ses yeux? Que voulais-je lui apporter? Plaisir ou bonheur?
Il se fait tard...
Une vague de froid commença à m’envahir. Les effets enivrants de l’alcool s’étaient évaporés et ma libido s’était, du même coup, éteinte…Était-ce le doute que je ressentais pour la première fois, comme un couperet au-dessus de ma tête, prêt à me faire plonger dans le grand abîme de l’enfer? Ce froid qui se transformait graduellement en lassitude et qui, tranquillement, rongeait mon âme de l’intérieur. La peur rôdait, mes entrailles en frémissaient…
Je remarquai que la musique s’était tût…
Je ne pouvais me faire à cette idée de solitude qui grandissait au fur et à mesure que je prenais conscience de ce qui me pendait au nez. Et surtout…surtout à ce silence qui foudroyait mes oreilles d’une violence incroyable…qui me ramena à l’esprit toutes ces images des doux moments que nous avions échangés…toutes ces fois où nous nous entrelacions sur le sofa, soudés l’un à l’autre, tous ces mots qu’elle me susurrait à l’oreille, tous ces baisers, c’en était trop…
Ressaisis-toi!
Était-ce de sa venue que je doutais soudainement ou était-ce de l’affronter que mon cœur redoutait? Et ses yeux qui seront posés sur moi…pourrais-je…oserais-je…l’aimer? Car ce qui me faisait réellement peur, c’était de me réveiller un de ces matins en constatant qu’elle n’était plus là, qu’elle ne faisait plus partie de ma vie…
J’osais enfin me l’avouer…ce n’était pas de sa chair que je désirais m’abreuver, mais de son âme toute entière…Au-delà du désir, au-delà du plaisir de la chair, c’est à elle que mon cœur était dévolu, mais était-il déjà trop tard? Car c’est à son physique que je m’étais intéressé pendant ces longs mois, pas à ses émotions. Une erreur typiquement masculine…
Mais maintenant, je prenais conscience de l’existence d’une dimension plus complexe, plus humaine et surtout plus profonde qui nous unissait…
Ce n’était pas le son de sa voix, ce n’était pas la profondeur de ses yeux verts. Je ne peux pas dire qu’il s’agissait de son physique non plus, bien que félin et attirant. Ce n’était pas non plus ces mots si doux et ces faveurs qu’elle m’avait accordés, si bonnes fussent-elles!
C’était probablement ce bout de papier qu’elle m’avait laissé sur le coin de ma table de chevet...C’était probablement cette parcelle d’âme dont elle s’était détachée sur ma couette et qu’elle avait malencontreusement oubliée de reprendre…C’était inévitablement ce pacte silencieux qu’avaient conclu en secret nos corps lors de nos ébats…quelque chose comme ça!
Mes réflexions me laissèrent pantois et cette éphémère agitation qui m’avait tantôt empli n’était plus qu’une ombre distante, légèrement troublée par quelque chose qui ressemblerait au vent cassant de l’hiver.
Et cet immense tunnel se dessinait désormais devant moi, en moi. Impossible de faire autrement que d’avancer, car derrière moi l’issue était désormais obstruée. Et ce tunnel n’allait pas résister longtemps sous le poids dont il était chargé…bientôt, il faudrait faire un choix, quel qu’il soit…avancer ou rester…
Soudainement, le téléphone sonna…
Trop tard...
D’un seul coup, ma gorge se serra, ma bouche s’assécha, mes yeux se firent grands et se mirent à bouger en tous sens, pris d’une panique subite, incapables de focaliser sur un point en particulier. Mais au lieu de décrocher, je fixai l’appareil les genoux repliés à hauteur de menton, rongeant nerveusement mes ongles. Maintenant que j’étais au pied du mur…je ne me sentais plus du tout en confiance…Je n’avais plus envie de prendre part à quelque jeu que ce soit…
Oui...j'en étais amoureux...
La sonnerie continuait de retentir…
Son sourire, ses lèvres…ses regards qui m’étaient destinés, à moi, et à personne d’autre. L’odeur de ses cheveux, l’odeur de sa peau à elle…ses doigts, la rondeur de ses ongles, son cou…toutes ces choses avaient leur sens propre…
Mes mains en tremblaient à un point tel que je n’arrivais pas à me saisir du combiné.
Cesse de trembler!
Décroche!
…
Décroche!
…
Le répondeur se mit en fonction et j’entendis sa voix…non pas celle qui, quelques heures plus tôt, avait éveillé cette partie intime et cachée de moi, mais une voix diffuse et sans teinte. Une voix qui exprimait des regrets.
Je me sentis pénétrer dans un monde noir et blanc…un monde sans parfum et sans goût…
Elle s’excusait de ne pouvoir venir ce soir…
Elle ne viendra pas...
…
Elle ne viendra plus jamais!
…un empêchement.
Je l'ai perdue! À jamais!
Un empêchement?
Un autre homme...
Il doit y avoir une explication, un malentendu...c'est un rêve, je vais me réveiller! C'est ça, un mauvais rêve...Ça ne me semblait pourtant pas si invraisemblable, si irréel...en avions-nous déjà parlé? Son ton ne me semblait pas totalement étranger...
Elle me dit que si jamais je changeais…que si je cessais de vivre dans mes rêves, dans le passé et que j’étais prêt à me faire face à moi-même et de faire abstraction de toutes ses illusions qui peuplaient mon monde de regarder la note qu’elle m’avait laissée…qu’il était encore temps, que peut-être…
En panique, je décrochai, mais l’appareil m’échappa et tomba avec fracas sur le sol.
Ce n'est qu'au moment où l'on perd quelque chose qu'on prend finalement conscience de la valeur qu'avait cette chose à nos yeux, et qu'on regrette de ne pas avoir su la garder...De ne pas avoir su la mériter...Et bien sur, il est trop tard pour revenir en arrière...il ne nous reste qu'à s'apitoyer sur notre sort...et à pleurer, seul...
Les voix se turent.
La sienne et la mienne.
Le silence revint en moi. À nouveau, je restai seul, recroquevillé sur le sol à me ronger les ongles, toujours accroché au combiné qui émettait ce son intermittent et irritant, pour finalement se taire complètement contre mon épaule.
Texte par Daniel Morin
Illustration "Her eye's glow" par Vanessa Primeau
Dernière mise à jour le 16 mai 2008
Copyright © 2007-2008 Daniel Morin - Tous droits réservés.



2 commentaires:
Vraiment, c'est un super texte..comme tous les autres!
Je n'aime pas du tout lire mais je t'aurais lu pendant des heures...T'écris des textes accrocheurs, on a le goût d'en savoir encore plus...on a le goût d'en lire plus.
Continue d'écrire, je suis certaine que plusieurs se plaisent à te lire!
Mari :)
Hey Dan...
Je viens de relire ce texte... C'est le premier que tu m'avais fait lire...
Je l'avais lu, un midi, dehors cet été... et j'avais laissé trainé ton texte... pour donner la chance à une autre personne de le lire...
Bravo Dan.... J'adore tes texte... Je ne peux les analyser rationnellement, ils viennent trop me chercher...
Andréa xxx
Enregistrer un commentaire