mardi 24 juin 2008

Le goût de la douleur

Texte de mai 2007 racontant la douleur d'une course de vélo contre-la-montre dans le parc technologique de Québec.

**********

Je me serais crû dans un immense tunnel...comme aspiré et en apesanteur!

Il n'y avait que moi....mon vélo, le vent, le bitume et cette terrible compagne: la douleur!

Cette incroyable douleur qui, tranquillement, montait le long de mes cuisses, ainsi que ces brûlures qui déchiraient mon torse tels des éclats de métal en fusion et ce sang bouillant qui se polluait graduellement de Co2, constituaient la preuve vivante de mon existence. En dehors de cette douleur, de cette réalité, rien n’avait d’importance! Et chaque seconde devenait un peu plus difficile à supporter, chaque inspiration me coûtant un peu plus que la précédente, ce qui m'obligeait à m'évader ailleurs! N'importe où, juste pour fuir…l’espace de quelques secondes.

Avoir un répit de cette guerre de l'intérieur, cette auto-mutilation imposée...

La jambe gauche pousse, la droite tire en un effort surprenant que je n'imaginais même pas. Mes muscles se tendirent jusqu’à la limite de leur rupture. Le mouvement s’inversa d’un trait tel un piston faisant exploser le carburant d’un puissant moteur nourrit au suprême! Et je me sentis à la limite…Pousser plus loin, plus fort, signifierait la fin du voyage pour moi! Reculer et, par le fait même, ralentir, me ferait perdre de précieuses secondes: un luxe que je ne puis malheureusement m'offrir. Effroyable paradoxe, je me dois de l’avouer…un dilemme sans issue. Dans une situation d’une telle violence, il n’y a pas de compromis…On ne réfléchit pas, on agit, sans quoi on est fichu! La sueur dégouttait sur de mon front, émanait de mes épaules. Je crachais du sang tellement l’effort était insoutenable! Et cette voix dans mon ventre qui me commandait de continuer…

Souffre…

Expie…

Consume-toi!

Jusqu’à la mort…

Tout à coup, un bruit surgit à l'intérieur de ma tête, comme une sorte de bourdonnement! Ma vue s'embrouilla, les objets se trouvant sur les côtés de la route s'étirèrent et devinrent difformes. Je dus serrer les mâchoires pour continuer à supporter la douleur; mes dents grincèrent les unes contre les autres. Je savais qu'il n'en restait pas long...plus que quelques mètres, quelques secondes, quelques coups de pédales. Encore un, et puis un autre! Je me retournai rapidement : derrière moi se tenaient les plaines brûlantes de Belzébuth…au loin devant moi se trouvait le paradis ou, enfin, j'imaginai quelque chose d’aussi douillet et serein!

Mon cœur battait à cent à l'heure depuis au moins dix minutes! Le goût du sang s’imprégna dans ma gorge…Et je ne me sentais plus du tout humain, j’étais devenu un animal sauvage...non, j’étais une machine programmée et je n'avais qu'un seul et unique but: terminer le plus tôt possible, quoiqu'il m'en coûterait!

L'horloge tourne contre moi, indéfectible, impitoyable et elle ne se trompe jamais. Impossible de la tricher ou de la faire sonner à son avantage! Mais je ne pensais même pas à cela. Ma tête s'était enflammée et tout devenait blanc...immaculé et pur! Je ne voyais plus rien devant moi.

Mes veines se gorgèrent de sang...le long de mes jambes et de mes bras, même dans mon cou...mon univers tournait et convergeait vers un centre hypothétique...je ne contrôlais plus rien, si ce n’était de ces coups de marteaux que j’assénais brutalement sur mon pédalier. Les rotules prêtes à se déchirer, je me levai de ma selle; j'explosai les derniers mètres drogué et inhibé d'adrénaline avec les dernières forces que j'arrivai à trouver. Le temps se suspendit, je pouvais même sentir l'atmosphère qui devint visqueuse...soudainement, je passai la ligne d'arrivée...mon clavaire prit fin...aussi soudainement que doit s'éteindre la vie dans un accident de voiture à 100km/h dans un face à face...Rien n’était résolu, je n’étais ni plus riche ni plus pauvre! Je m’étais prouvé quelque chose sans plus, mais, ironiquement, personne n’en était le témoin et à quelque part, ça me plaisait…Je fermai les yeux et expirai longuement; le bourdonnement se perdit dans le néant, ne laissant que les bruits de mon cœur qui continuait de marteler ma poitrine à un régime d'enfer...

Texte par Daniel Morin
Photo par Dominic St-Pierre (Ironman Lévis 2006)
Dernière mise à jour le 24 juin 2008
Copyright © 2007-2008 Daniel Morin - Tous droits réservés.

0 commentaires: