jeudi 8 octobre 2009

Alberta PART 5

R.C. Hind hut (B.C.), mardi le 4 août 2009



La pluie cessa vers 5h am.

Je me levai pour constater que le temps était maussade et que le sommet du Mt. Assiniboine était caché derrière un épais brouillard. Dans ces circonstances, il était impossible de s’aventurer très loin de la hutte. Faire autrement aurait été très dangereux. Déjà que les roches ne sont pas très solides par ici, tenter une ascension sur des parois croulantes et glissantes aurait été du suicide.

Déçu, je me préparai un excellent café que je bu en regardant les alentours par les différentes fenêtres de la hutte. La température était toujours bloquée à plus ou moins 5 degrés Celsius et je devais porter ma doudoune en permanence pour ne pas trop attraper froid. Déjà que je me sentais plus ou moins fiévreux.

À 2800m d’altitude, il n’y a pas grand-chose à faire. Je pensai plusieurs fois aller explorer les sommets environnants, mais la pluie me persuada à chaque fois de laisser tomber ce projet qui ne m’aurait laisser que plus fatigué.
La bouffe et l'ennui dans la joie!

Je profitai donc de la journée pour me reposer et pour reprendre les forces que j’avais perdues en marchant comme un déchaîné au cours des derniers jours. Mon régime alimentaire était très simple : des tranches de fromage orange, des cannes de sardines, des pâtes, du jus de pêches et du pain aux bananes.

Je fis plusieurs siestes, mais me réveillai à toutes les heures, hanté par une angoisse dont je n’arrivais tout simplement pas à me débarrasser. Je cherchai la ou les raisons à cet état et je me rendis compte que je ne supportais pas la solitude. Seul, isolé de toute présence humaine, mon esprit n’acceptait pas de n’avoir rien à faire, nulle part où aller. C’était comme si je me sentais « emprisonné », récusé en quelque sorte. Rester assis dans la hutte à ne rien faire n’était pas très avantageux parce que la température de mon corps baissait tranquillement malgré mes vêtements chauds. La seule place où j’étais confortable était mon sac de couchage, mais je m’y sentais à l’étroit.

J’étais pris dans une sorte de paradoxe et il n’y avait pas de solution véritable.

Néanmoins, je sortais régulièrement pour prendre des photos sur le « balcon » devant la hutte et la journée passa tout de même rapidement.

La hutte est munie d’une radio avec laquelle on peut communiquer avec le ranger pour connaître la météo à venir ou pour les urgences. Vers 19h, j’appelai le ranger et il me confia que la météo ne faisait que se détériorer pendant plusieurs jours encore, ce qui ne me sembla pas très bon.

Vers 19h30, je le rappelai et lui signifiai mon intention de redescendre immédiatement vu les circonstances. Je lui assurai que je me sentais bien et que j'étais reposé. La seule pensée de quitter ma réclusion m’enchantait vivement et malgré la beauté de l'endroit, j'avais hâte de plier bagage.

J’ai rapidement ramassé mes affaires et je me suis mis en route vers la Gmoser’s. Pour descendre, j’optai pour une langue de neige de quelques centaines de mètres ce qui, je le souhaitais, aller économiser mes genoux. Mes souhaits furent exaucés et je me laissai glisser sur les fesses sur pratiquement toute la longueur de la langue.
Les 800m que j'ai laissé vierges dans la pluie

Descendre le Gmoser’s fut beaucoup plus simple que le monter et j’arrivai à son pied vers 20h30.

Peu après avoir repris le sentier qui se dirigeait vers la cabane du ranger, je rencontrai un cerf qui broutait les arbustes d’une petite clairière. Nous nous observâmes pendant quelques minutes et il décida finalement de prendre la route du Magog Lake.

J’arrivai à la cabane du ranger à 21h et beaucoup de touristes étaient attablés dans la salle principale. Ces derniers dormaient dans les Assiniboine lodges, les luxueux refuges bordant la colline dominant le Magog Lake. Le prix d’une nuitée est ridiculement élevé. Il faut en effet débourser quelques 300$ pour y passer la nuit. On peut y acheter de la bière à 7$ l’unité !

Bref, on m’invita à me joindre au repas en cours. J’eus droit à un repas chaud préparé par la femme du ranger constitué de quiche, de patates et de légumes accompagnés d’un pâté au poulet délicieux. J’engouffrai tout ce que je pus et j’eus même droit à un pepsi et un café pour dessert.

Je discutai avec mes compagnons de table et leur exposai mon intention de retourner directement à sunshine Village le soir même. Cette révélation réduit au silence tous les convives.

Tous les regards étaient braqués sur moi comme si j’étais un fou sorti d’un asile.

Fort de l’expérience de Gaétan Martineau, je leur expliquai qu’une telle entreprise était tout à fait de mon ressort, mais ils ne voulurent rien entendre. Toutes les raisons étaient bonnes pour que je ne parte pas ! Les ours, les elks, les loups, le froid, l’incroyable distance, le fait que j’étais seul…

Après un certain temps, je commençai à ressentir un agacement incroyable. Je ne comprenais pas ce que tous ces gens faisaient dans un endroit pareil s’ils ressentaient autant de peur face à la nature. L’état zen que je recherchais était brisé, discontinué en quelque sorte, par tant de précautions. Certes, il faut être prudent, mais si on devient malade de la protection et de la planification, que reste-t-il à l’aventure ? Pour moi, mon voyage commençait par un léger ingrédient de danger. Sans lui, mon périple ne me semblait pas plus intéressant qu’un après-midi devant la télé. Cela ne m’empêchait pas de vouloir le faire avec une certaine sécurité. On le sait tous, le risque est une évaluation subjective, chacun en a sa propre idée…

Bref, je partis tout de même.

Sur le coup de 22h30, je dis au revoir à tous les convives et repris le chemin de Sunshine. Armé de mon courage, de ma patience et de ma stupidité, j’entrepris le grand retour. 30km dans le noir, seul avec moi-même !

Il est difficile de me souvenir de tout ce qui s’est passé, mais je retire beaucoup d’émotions à seulement songer à cet épisode. L’air était doux et frais. Je ne me sentais pas menacé outre mesure et j’avançais à vive allure.

Quelques temps après être parti, les nuages se dispersèrent et j’eus droit à un spectacle des plus enchanteurs ! La pleine lune illuminait les prés couverts de rosées de sa présence. Nul besoin de lampe frontale dans une occasion pareille.

Je marchais en chantant à voix haute, plus heureux que je n’aurais pu espérer l’être dans les circonstances. Au loin, le sentier s’étirait sur des kilomètres et j’étais seul, complètement livré à moi.

Le calme des environs était déconcertant ; seul le bruit de l’herbe pouvait être entendu, glissant sur mes bottes et mes guêtres.

Pendant de nombreux kilomètres, je ne me suis soucié de rien. J’ai marché et marché, sans jamais m’arrêter. Je passai rapidement le Ogg Lake et passai en coup de vent dans Valley of the Rocks où ma peur de rencontrer des ours atteignit son paroxysme. Chaque détour, chaque arbre semblait cacher quelque de dangereux et les ombres s’amusaient à me confondre, laissant perler une sueur froide le long de mon échine.

Au fur et à mesure que la soirée avançait ma faim grandissait, mais je ne voulais pas arrêter avant d’être sur les hauteurs pour éviter d’être coincé dans une combe. À minuit, j’atteignis la limite Nord de la vallée et me retrouvai sur les pentes inférieures de Citadel Pass.

L’itinéraire de mon retour n’empruntait pas le même chemin que celui qui m’avait mené à Porcupine campground. Au lieu de passer par les zigzags interminables, mon chemin devait monter plus lentement, mais beaucoup plus longuement. Je me disais qu’il me faudrait bien 30 minutes pour grimper le long sentier qui suivait le flan d’une montagne rocheuse. Je me croyais donc en mesure d’atteindre rapidement la frontière Alberta/Colombie-Britannique. Considérant mon évaluation, je reportai donc à plus tard mon repas et m’arrêtai seulement pour prendre quelques clichés de la lune à travers les nuages qui commençaient à s’accumuler. À ce moment, j’avais un moral d’enfer !

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