dimanche 18 octobre 2009

Alberta PART 6

Citadel Pass (BC), mercredi le 5 août 2009


Longue et pénible fut la montée de Citadel Pass…interminable devrais-je plutôt dire.


L’humidité de la nuit était incroyable et la fumée qui s’échappait de mes poumons témoignait de sa fraîcheur.


La fatigue s’installait graduellement et mon allure diminuait progressivement. La lumière de la lune avait, depuis peu, été engloutie par les méchants nuages qui laissaient pendre un risque d’orage imminent, mais je m’en fichais.


Je marchais donc à une allure de tortue, éclairé de ma lampe frontale, comme dans un film au ralenti. La montée n’était pas si prononcée, mais elle s’étendait, en revanche, très loin.


Le poids de mon sac commençait à me faire souffrir et le combat n’en devint que plus intéressant ! Le sentier suivait le flanc de Citadel Peak, épousant son contour, s’élevant à des centaines de mètres de la vallée du Porcupine campground.


Le moindre faux pas sur ce sentier large de 2 pieds et demi ne laisse pas de chance. La chute, qui n’est pas une véritable chute, entraîne sa victime sur une pente de 50 degrés sur de l’herbe mouillée qui est clairsemée d’arbres à intervalles irréguliers. À moins d’être vraiment chanceux, la chute se termine en collision avec l’un d’eux.

Par chance, je ne tombai pas, mais passai près à quelques reprises. La fatigue y était très certainement pour quelque chose !


Mon combat avec le col dura près de 1h30 alors que je pensais en prendre le tiers ! Cet erreur de calcul m’a directement privé de plusieurs calories qui m’auraient certainement aidé à affronter le restant de la nuit, mais telle est la loi into the wild !


Arrivé en haut du col, je mangeai en vitesse. Deux tranches de fromage orange, des barres tendres et des toasts au beurre de peanut pré-fabriquées. J’attendis impatiemment que la pristine fasse effet dans mon eau afin de pouvoir boire tout mon comptant, mais ce faisant je me gelai le cul. L’humidité de mon corps était telle que ce dernier n’arrivait plus à se réchauffer de lui-même. Il m’aurait fallu changer de vêtement, ce qui n’était pas possible dans l’immédiat.


Je savais que ma hike était maintenant un combat contre la mort. Impossible de m’arrêter ni de bivouaquer vu la pluie imminente et le brouillard dans lequel je me trouvais. Je savais également qu’il n’y avait aucun abri à moins de dix kilomètres de distance, soit à Sunshine Village.


Au moment de me remettre en route, j’avais donc parcouru 25 kilomètres depuis mon départ de la R.C. Hind Hut. C’est drôle à dire, mais le reste de mon aventure me fait penser au triathlon, car il devint un combat de plus en plus mental. L’important à la fin d’une course, c’est la force mentale, c’est cet attribut qui en détermine inexorablement l’issu.


Les meadows étaient détrampés et, lorsque la lune trouvait une percée entre les nuages, ces derniers brillaient de rosée !


Bizarrement, j’aimais toujours autant ma ballade même si j’étais fatigué au point de marcher en zigzaguant, comme si j’étais en boisson. À tout moment, l’ombre d’un petit sapin ou celle d’une roche me faisait sursauter. Assailli de sueurs froides, je me disais chaque fois que cette ombre était celle d’un ours qui allait me manger et je me suis traité de con chaque fois que c’est arrivé. La fatigue était si poignante que j’hallucinais. C’était très fort et en même temps très étrange.


Je ne peux pas dire qu’avoir peur de mourir veut nécessairement dire qu’on tient à la vie, mais ça peut donner une bonne idée de départ, enfin je crois…


Je peux seulement dire que j’ai eu très peur, à en chier presque dans mes culottes, mais qu’au fin fond de l’histoire, je m’en suis bien sorti !


J’utilisai les dernières forces de mon ipod pour m’aider à avancer plus vite. Joe satriani fut des plus inspirant ajoutant émotion à ma chair de poule. J’oubliai ma douleur pendant un certain moment et des ailes me poussèrent dans le dos.


Les derniers « stretches » furent néanmoins très longs. J’avais très hâte d’arriver.


À 6h30, j’atteignis les sentiers de gravier de Sunshine. J’avais parcouru 35km en un peu moins de onze heures en incluant le temps que j’ai pris pour mon souper à la cabane du ranger.


Je récupérai le gaz que j’avais caché à mon arrivée et je me dirigeai vers l’hôtel principal avec l’intention de fracasser une vitre si jamais il n’y avait personne pour m’ouvrir une porte : cas de force majeure !


Mais comme la chance continuait de me suivre partout, je rencontrai de gentils messieurs de la construction qui m’invitèrent à me réchauffer dans la cafétéria ouverte spécialement pour eux. Ils m’offrirent un repas des plus copieux : bagel avec œuf, crème Philadelphia, bacon et salade !


La nourriture me rentra dedans et je me sentis soudainement ressuscité ! Je changeai de vêtements et me retrouvai à attendre le bus pour redescendre au parking, caché de la pluie sous un porche.


Je vis le bus jaune monter le long du chemin forestier à 8h 15. Le chauffeur était désagréable, mais je suppose que j’étais son premier client et qu’on est tous un peu marabou au début de la journée !


Une fois rendu au parking, il me fallait trouver un lift pour me rendre jusqu’à l’autoroute, qui est à une distance de 15 kilomètres. Vidés de mes forces, il était hors de question que je descende ce chemin à pieds. Par chance, encore, je commençai à discuter avec une jeune asiatique du nom de Tomo qui décida de me prendre à son bord vu qu’elle devait retourner à Canmore.


J’atterri sur le bord de l’autoroute à 9h30 et dû attendre vingt minutes avant que quelqu’un me prenne à son bord.


Encore une fois, ce fut toute une aventure !


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AVENTURE EN CAMIONNETTE


Mes trois nouveaux amis, probablement réchauffés au crack, s’en allaient à Golden au B.C. où devait avoir lieu un incroyable festival de musique électronique. Le plus vieux des trois devait approcher la cinquantaine et il m’expliqua qu’il avait ramassé les deux autres sur le pouce au Manitoba. Initialement, il était parti de Kingston en Ontario et devait se rendre en Saskatchewan pour un nouvel emploi. Après avoir rencontré les deux jeunes, il avait mis la hache dans son projet et avait décidé d’aller au festival ; un choix plutôt idiot selon moi ! Par chance, ils étaient très sympathiques malgré leur allure louche ! et nous discutâmes de beaucoup de choses (la couleur incroyable de la Bow River entres autres).


À un moment, un silence emplit le petit camion dans lequel nous prenions place et un signal sonore assez strident se fit entendre. Alerté, je constatai qu’aucun de mes « amis » ne réagissait. Après quelques secondes, le plus vieux s’écria et je cite : « Oh yeah right ! » Comme si la seule cellule encore vivante de son cerveau s’éveillait d’une hibernation de 6 mois ! Il farfouilla sous son siège et en sorti une machine munie d’un embout et d’un fil relié au tableau indicateur du véhicule. Prenant un grand souffle, il expira tout son air dans la machine qui s’éteignit, satisfaite et repue.


Il m’expliqua ensuite qu’il avait déjà « pété la balloune », mais qu’il avait maintenant appris sa leçon ! Très rassurant pensai-je ! Il était passé de la boisson au crack !


J’arrivai tout de même en sécurité à Lake Louise, comme vous vous en doutez.


Je me dirigeai rapidement vers l’appartement d’Émilie où je sombrai dans un sommeil des plus régénérateur ! Je l’avais, en quelque sorte, mérité !

jeudi 8 octobre 2009

Alberta PART 5

R.C. Hind hut (B.C.), mardi le 4 août 2009



La pluie cessa vers 5h am.

Je me levai pour constater que le temps était maussade et que le sommet du Mt. Assiniboine était caché derrière un épais brouillard. Dans ces circonstances, il était impossible de s’aventurer très loin de la hutte. Faire autrement aurait été très dangereux. Déjà que les roches ne sont pas très solides par ici, tenter une ascension sur des parois croulantes et glissantes aurait été du suicide.

Déçu, je me préparai un excellent café que je bu en regardant les alentours par les différentes fenêtres de la hutte. La température était toujours bloquée à plus ou moins 5 degrés Celsius et je devais porter ma doudoune en permanence pour ne pas trop attraper froid. Déjà que je me sentais plus ou moins fiévreux.

À 2800m d’altitude, il n’y a pas grand-chose à faire. Je pensai plusieurs fois aller explorer les sommets environnants, mais la pluie me persuada à chaque fois de laisser tomber ce projet qui ne m’aurait laisser que plus fatigué.
La bouffe et l'ennui dans la joie!

Je profitai donc de la journée pour me reposer et pour reprendre les forces que j’avais perdues en marchant comme un déchaîné au cours des derniers jours. Mon régime alimentaire était très simple : des tranches de fromage orange, des cannes de sardines, des pâtes, du jus de pêches et du pain aux bananes.

Je fis plusieurs siestes, mais me réveillai à toutes les heures, hanté par une angoisse dont je n’arrivais tout simplement pas à me débarrasser. Je cherchai la ou les raisons à cet état et je me rendis compte que je ne supportais pas la solitude. Seul, isolé de toute présence humaine, mon esprit n’acceptait pas de n’avoir rien à faire, nulle part où aller. C’était comme si je me sentais « emprisonné », récusé en quelque sorte. Rester assis dans la hutte à ne rien faire n’était pas très avantageux parce que la température de mon corps baissait tranquillement malgré mes vêtements chauds. La seule place où j’étais confortable était mon sac de couchage, mais je m’y sentais à l’étroit.

J’étais pris dans une sorte de paradoxe et il n’y avait pas de solution véritable.

Néanmoins, je sortais régulièrement pour prendre des photos sur le « balcon » devant la hutte et la journée passa tout de même rapidement.

La hutte est munie d’une radio avec laquelle on peut communiquer avec le ranger pour connaître la météo à venir ou pour les urgences. Vers 19h, j’appelai le ranger et il me confia que la météo ne faisait que se détériorer pendant plusieurs jours encore, ce qui ne me sembla pas très bon.

Vers 19h30, je le rappelai et lui signifiai mon intention de redescendre immédiatement vu les circonstances. Je lui assurai que je me sentais bien et que j'étais reposé. La seule pensée de quitter ma réclusion m’enchantait vivement et malgré la beauté de l'endroit, j'avais hâte de plier bagage.

J’ai rapidement ramassé mes affaires et je me suis mis en route vers la Gmoser’s. Pour descendre, j’optai pour une langue de neige de quelques centaines de mètres ce qui, je le souhaitais, aller économiser mes genoux. Mes souhaits furent exaucés et je me laissai glisser sur les fesses sur pratiquement toute la longueur de la langue.
Les 800m que j'ai laissé vierges dans la pluie

Descendre le Gmoser’s fut beaucoup plus simple que le monter et j’arrivai à son pied vers 20h30.

Peu après avoir repris le sentier qui se dirigeait vers la cabane du ranger, je rencontrai un cerf qui broutait les arbustes d’une petite clairière. Nous nous observâmes pendant quelques minutes et il décida finalement de prendre la route du Magog Lake.

J’arrivai à la cabane du ranger à 21h et beaucoup de touristes étaient attablés dans la salle principale. Ces derniers dormaient dans les Assiniboine lodges, les luxueux refuges bordant la colline dominant le Magog Lake. Le prix d’une nuitée est ridiculement élevé. Il faut en effet débourser quelques 300$ pour y passer la nuit. On peut y acheter de la bière à 7$ l’unité !

Bref, on m’invita à me joindre au repas en cours. J’eus droit à un repas chaud préparé par la femme du ranger constitué de quiche, de patates et de légumes accompagnés d’un pâté au poulet délicieux. J’engouffrai tout ce que je pus et j’eus même droit à un pepsi et un café pour dessert.

Je discutai avec mes compagnons de table et leur exposai mon intention de retourner directement à sunshine Village le soir même. Cette révélation réduit au silence tous les convives.

Tous les regards étaient braqués sur moi comme si j’étais un fou sorti d’un asile.

Fort de l’expérience de Gaétan Martineau, je leur expliquai qu’une telle entreprise était tout à fait de mon ressort, mais ils ne voulurent rien entendre. Toutes les raisons étaient bonnes pour que je ne parte pas ! Les ours, les elks, les loups, le froid, l’incroyable distance, le fait que j’étais seul…

Après un certain temps, je commençai à ressentir un agacement incroyable. Je ne comprenais pas ce que tous ces gens faisaient dans un endroit pareil s’ils ressentaient autant de peur face à la nature. L’état zen que je recherchais était brisé, discontinué en quelque sorte, par tant de précautions. Certes, il faut être prudent, mais si on devient malade de la protection et de la planification, que reste-t-il à l’aventure ? Pour moi, mon voyage commençait par un léger ingrédient de danger. Sans lui, mon périple ne me semblait pas plus intéressant qu’un après-midi devant la télé. Cela ne m’empêchait pas de vouloir le faire avec une certaine sécurité. On le sait tous, le risque est une évaluation subjective, chacun en a sa propre idée…

Bref, je partis tout de même.

Sur le coup de 22h30, je dis au revoir à tous les convives et repris le chemin de Sunshine. Armé de mon courage, de ma patience et de ma stupidité, j’entrepris le grand retour. 30km dans le noir, seul avec moi-même !

Il est difficile de me souvenir de tout ce qui s’est passé, mais je retire beaucoup d’émotions à seulement songer à cet épisode. L’air était doux et frais. Je ne me sentais pas menacé outre mesure et j’avançais à vive allure.

Quelques temps après être parti, les nuages se dispersèrent et j’eus droit à un spectacle des plus enchanteurs ! La pleine lune illuminait les prés couverts de rosées de sa présence. Nul besoin de lampe frontale dans une occasion pareille.

Je marchais en chantant à voix haute, plus heureux que je n’aurais pu espérer l’être dans les circonstances. Au loin, le sentier s’étirait sur des kilomètres et j’étais seul, complètement livré à moi.

Le calme des environs était déconcertant ; seul le bruit de l’herbe pouvait être entendu, glissant sur mes bottes et mes guêtres.

Pendant de nombreux kilomètres, je ne me suis soucié de rien. J’ai marché et marché, sans jamais m’arrêter. Je passai rapidement le Ogg Lake et passai en coup de vent dans Valley of the Rocks où ma peur de rencontrer des ours atteignit son paroxysme. Chaque détour, chaque arbre semblait cacher quelque de dangereux et les ombres s’amusaient à me confondre, laissant perler une sueur froide le long de mon échine.

Au fur et à mesure que la soirée avançait ma faim grandissait, mais je ne voulais pas arrêter avant d’être sur les hauteurs pour éviter d’être coincé dans une combe. À minuit, j’atteignis la limite Nord de la vallée et me retrouvai sur les pentes inférieures de Citadel Pass.

L’itinéraire de mon retour n’empruntait pas le même chemin que celui qui m’avait mené à Porcupine campground. Au lieu de passer par les zigzags interminables, mon chemin devait monter plus lentement, mais beaucoup plus longuement. Je me disais qu’il me faudrait bien 30 minutes pour grimper le long sentier qui suivait le flan d’une montagne rocheuse. Je me croyais donc en mesure d’atteindre rapidement la frontière Alberta/Colombie-Britannique. Considérant mon évaluation, je reportai donc à plus tard mon repas et m’arrêtai seulement pour prendre quelques clichés de la lune à travers les nuages qui commençaient à s’accumuler. À ce moment, j’avais un moral d’enfer !

jeudi 1 octobre 2009

Alberta PART 4

Mt. Assiniboine provincial park (BC), lundi le 3 août 2009


Je me réveillai à 5h am. Du ciel ennuagé tombaient de fines gouttes de pluie. Le signal d’alarme prit quelques secondes avant d’atteindre mon cerveau. Une fois sorti de mon coma, je dus agir rapidement. Je fourrai mon sac de couchage comme je le pus dans mon sac et rangeai tous mes effets personnels qui traînaient un peu partout.


J’étais toutefois lent à m’organiser et la pluie tombait de plus en plus fort. J’étais courbaturé, de mauvaise humeur suite à mon réveil en catastrophe et j’étais assailli par une faim de loup ! Comme il n’y avait aucun endroit pour me protéger des éléments, je décidai d’avancer du mieux que je pouvais dans les circonstances.


Avec la pluie, ma motivation était tombée à son plus bas niveau. Tel un vieillard fourbu, j’avançais lentement, peinant sous le poids de ma charge. Les bretelles de mon sac avait pénétré si profondément à l’intérieur de mes épaules qu’elles en avaient laissé des marques rouges.


Constatant ma détresse, je me permis un peu de musique. Forgot about Dre se fit particulièrement sentir en terme de positivisme. Je me rappelai les raisons qui me poussaient à avancer. Mon lietmotiv était simple, avancer le plus loin possible, et je devais m’y tenir. Chaque pas me rapprochait davantage de mon but, mais m’éloignant proportionnellement de ma sécurité. Ces paradoxes de la conscience m’envahissaient tranquillement, tel un poison malicieux, mais ma résolution était ferme, indiscutable.


C’était ma manière de rendre hommage à ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir une vie facile comme la mienne. D’autres endurent des douleurs qui dépassent l’imagination, luttant chaque jour pour survivre, désarmés, laissés à eux-mêmes face à l’intraitable vérité de la réalité. Ce sont de vrais combattants, des vainqueurs, des héros et ils marchent plus souvent qu’autrement dans le silence, invisibles, drapés d’une modestie sans borne, leurs exploits demeurant inconnus de tous…alors que le monde gagnerait une sagesse inestimable à les connaître et à les prendre en exemple.


À ce moment précis, je pensai particulièrement à ma marraine, Carole, qui combat le cancer depuis maintenant plus de sept ans. De nombreuses fois, elle fut déclarée un cas perdu hors de tout espoir par les médecins, mais chaque fois elle avait trouvé la force nécessaire pour renverser le destin et gagner un peu de répit sur la mort qui, devant son incroyable acharnement, devait reculer à chaque fois.


Ignorer un tel exploit serait une injure à l’amour que je lui porte.


Je me rendrais donc aussi loin que je le pourrais…le retour, c’était une autre histoire !


Fort heureusement, le sentier que j’empruntais était des plus agréable et j’arrêtai ma musique après quelques kilomètres, en même temps que la pluie s'éclipsa. Une fois réchauffé, je me rendis compte que les courbatures, bien que présentes, n’étaient pas si insoutenables que je l’avais d’abord cru. Mon énergie revenait tranquillement, ce qui était bon signe.


Le calme de la forêt était apaisant, incroyablement zen. Les seuls bruits audibles provenaient de mes vêtements ainsi que des branches mortes que j’écrasais au passage. La tranquillité qui y régnait était magique, enchanteresse. Je nageais, encore une fois, dans un monde à part.


Au fur et à mesure que je progressais, les arbres faisaient place à un panorama de rochers séchés par le soleil. Tranquillement, j’approchais de Valley of the rocks, un autre endroit qui porte bien son nom. À perte de vue, s’étendaient des chantiers de cailloux, certains de la grosseurs d’un homme et d’autres plus gros que des maisons ! Arrivé en haut d’une colline, j’eus une vue d’ensemble sur cet étrange dépôt. À ce moment, le soleil perça le mur Est de montagnes et lança ses rayons à travers la vallée. Les ombres s’étirèrent d’un seul mouvement, lent, mais inéluctable.


Levé du soleil dans Valley of the rocks


Charmé, je procédai rapidement à travers les 5km qui me séparaient d’Ogg Lake, un petit lac délimitant la frontière Sud de la vallée. De ce point, Mt. Assiniboine se détachait nettement du bleu du ciel. Tel un monolithe, il s’élevait dans les cieux. Au moment où je posai les yeux sur son immense silhouette, une léger brouillard recouvrait son sommet.


Plus la montagne grossissait, plus je me rendais compte de l’ampleur de sa stature, de l’immensité de sa densité. La face nord était tout simplement hallucinante. Le seul problème provenait du fait qu’elle était dépourvue de glace et que je comptais sur cette glace pour grimper la face nord. J’ignorais s’il était possible d’y grimper sans la solidité de la glace.


Emplis de soudain, mais inévitables, doutes, j’entrai dans la dernière vallée me séparant de la cabane du ranger où je devais m’enregistrer. J’arrivai à cette dernière à 12h30, après 7h de marche intense. La chaleur était, à ce moment, étouffante.


Je laissai quelques effets personnels tel mon réchaud, mon matelas de sol et du linge au refuge du ranger puisque ces items n’étaient pas indispensable à partir de ce moment. Mon objectif consistait maintenant à me rendre à la R.C. Hind Hut située au pieds de Mt. Assiniboine à quelques 5km de la cabane du ranger à plus de 2800m d’altitude. Pour m’y rendre, je devais grimper une face rocheuse de 200m appelée Gmoser’s Highway.


Je partis donc, munis de mon sac dont le poids avait substantiellement diminué. Il pesait tout de même un bon 35 livres, si ce n’est pas plus. Du sentier, en m’approchant de la montagne, j’eus la chance de contempler à souhait la beauté du Magog Lake qui s’abreuvait de l’eau du glacier dominant la vallée qui était lui-même surplombé de la face Est du Mt. Assiniboine. La plage du lac était faite de roches plus ou moins grosses et marcher à travers n’était pas particulièrement intéressant, mais la vue et l’atmosphère qui s’en dégageait surenchérissaient tous les défauts qu’on pouvait lui trouver.


Mt.Assiniboine (3618m) et Magog Lake


J’atteignis le pieds de la Gmoser’s une demi-heure plus tard. Je trouvai facilement la porte d’accès du sentier qui consistait à une saillie dans un pan rocheux de cinq mètres. La première partie de cette étape fut agréable et facile à négocier.


La première saillie du Gmoser's Highway


Arrivé à la moitié de la paroi, les choses se corsèrent. Le plan que j’avais m’indiquait que je devais procéder à travers une langue de neige pour atteindre les paliers supérieurs de la face. Le problème résidait dans le fait que cette langue de neige était scindée en deux, probablement parce que les précipitations de neige avaient été plutôt faibles cette année. Pendant une heure, je cherchai une voie alternative, mais je ne trouvai rien de facile à escalader. C’est à ce moment que je perdis la carte, frustré de me voir refuser l’accès par un si petit obstacle.


Aveuglé, j’essayai plusieurs voies dangereuses sans évaluer leur faisabilité. Je restai d’ailleurs presque coincé entre un mur de glace et la paroi après avoir essayé de me faufiler dans un tunnel de neige. Après quelques tentatives ratées, je me forçai à me calmer. Il était maintenant évident que j’avais épuisé beaucoup d’énergie et que la fatigue me rattrapait inexorablement. J’avais déjà 15km de marche dans le corps et je m’attaquais maintenant à un problème qui nécessitait une force et une attention sans reproche, ce qui était difficile dans les circonstances. Je bus la moitié d’un litre d’eau et je repris tranquillement mes esprits. J’observai attentivement la paroi et je remarquai qu’une voie qui me paraissait plus tôt impraticable semblait néanmoins déboucher à la hauteur que je visais. Après avoir bien réfléchi, je m’y dirigeai en ne la quittant pas des yeux. La saillie se trouvait à plus ou moins 30m verticaux d’où je me trouvais. Tel que je l’avais craint, il fallait que j’escalade une face de quelques mètres, mais je devais le faire parfaitement, sans erreur. La moindre défaillance m’éjecterais du mur et me ferait dégringoler le système de paliers sur plusieurs dizaines de mètres. L’adrénaline embarqua et je me mis à la tâche. La roche était bonne, elle tenait bien ce qui était rassurant. Étonnement, je parvins facilement en haut malgré mon surplus de poids.


À partir de ce moment, je le savais ma tâche n’était plus qu’un jeu d’enfant. Elle consistait à gravir la moraine sur 100m de dénivelé, dans un scree[1] dégueulasse et instable. J’étais à bout de force et tout ce que je souhaitais était d’arriver au plus vite dans le refuge.


Je constatai que le froid était mordant à cette altitude, malgré les rayons du soleil qui continuaient de briller haut dans le ciel. La température ne devait pas dépasser les 10 degrés celsius.


J’arrivai finalement à 16h au sommet de la butte noire sur laquelle reposait la hutte.


Je me sentais fiévreux, déshydraté et en manque de sel. Après avoir changé de vêtements, je me fis un bon plat de pâtes aux sardines (saveur de piments forts). À mon plus grand plaisir, je trouvai des sachets de thé que je dégustai, chaudement habillé, les jambes dans le vide, sur le bord de la butte noire.


Après plus de 9h d’efforts, ce moment fut particulièrement fort et empreint de fierté. Je surplombais mon royaume, mon paradis. J’en étais le maître, mais ne siégeai pas longtemps sur mon trône, car au loin, du fond de la vallée, s’amenèrent de furieux nuages gris et noirs. Ils enveloppèrent la vallée et atteignirent rapidement la face du Gmoser’s, pour finalement m’engloutir totalement. Ma visibilité fut restreinte à quelques misérables mètres et je me sentis soudainement très petit face à cette force de la nature. En fait, je ne savais plus trop si je trouvais ça cool ou si je trouvais ça complètement dément. Bien caché dans la hutte, emmitouflé dans ma doudoune, j’assistai aux déchaînements irrationnels des éléments. Sous la force du tonnerre, la terre tremblait. À tout instant, un éclair frappait un endroit différent : le glacier, les montagnes environnantes et même la moraine. Il fallut un certain temps avant que la pluie ne se mette de la partie, mais lorsqu’elle commença, elle ne s’arrêta plus de toute la nuit.


The power of god, at 2800m!


Exténué, j’allai me coucher dans mon sac de couchage, bien à l’abri du châtiment des dieux du ciel !


À ce moment, je savais déjà que je ne pourrais pas grimper jusqu’au sommet du Mt. Assiniboine. Je n’avais ni la force physique ni l’endurance mentale pour supporter une telle épreuve, mais j’étais tout de même heureux d’être là et de profiter de ces moments intenses !



[1] Le scree est un champ de roches épars qui ont été « abandonnées » par le retrait du glacier. Par retrait du glacier, on parle généralement de fonte. Le scree peut s’accumuler sur des pentes de plus de 30 degrés et rester stables si on n’y touche pas. Lorsqu’on y marche, il faut particulièrement être attentif pour ne pas se fouler une cheville.